Une lettre d’amour décousue à Bobby McFerrin

En ce moment je me replonge dans les vidéos live de Bobby McFerrin, certainement pas avec le même émerveillement qu’en les découvrant il y a onze ans, mais avec émerveillement tout de même. Je reviens à la source de ma passion pour l’improvisation a cappella, je m’extasie encore de ses pirouettes, je ris à ses pitreries, et j’ai toujours ce sourire de joie enfantine qu’il sait si bien accrocher à mes oreilles. Alors j’ai envie d’écrire quelques lignes d’hommage, d’autant qu’on a finalement très peu parlé de Bobby sur ce site, alors même que chant pour tous n’existerait pas sans lui.

Je commence par ma “rencontre” avec Bobby en 2010 alors que le chant et la musique étaient déjà au centre de ma vie. La première fois que je l’ai entendu, c’est un ami qui m’a fait écouter sa version de “Blackbird”. J’ai admiré la prouesse, mais j’ai trouvé ça un peu bizarre et je n’ai pas été touché esthétiquement… Je suis donc passé à côté, jusqu’à ce que quelques temps plus tard je tombe par hasard sur cette vidéo-ci (désolé la qualité est dégueulasse mais encore aujourd’hui c’est de loin ma version préférée de ce morceau) :

What the f…? J’ai enchaîné avec à peu près tout ce qu’on pouvait trouver de lui sur YouTube et ailleurs, en me repassant certaines choses en boucle encore et encore, avec un appétit sans limite, comme si mon être ne demandait qu’à absorber autant de Bobby que possible. Cette cure de Bobby a duré environ six mois avant de commencer à s’atténuer. Pendant ce temps j’ai repiqué et appris tant bien que mal quelques morceaux (notamment “Drive”, “Smile” et “Sweet home Chicago”, pour les connaisseurs), j’ai plongé dans l’improvisation (que je pratiquais déjà mais peu et de façon plutôt récréative), découvert l’improvisation a cappella, avant de bientôt lancer un groupe, des ateliers, et bien sûr chant pour tous en 2012, tout ça inspiré à 90% par Bobby. La suite vous la connaissez probablement : l’impro a cappella est devenu ma passion principale, mon métier, j’ai été au stage annuel de Bobby aux USA et j’ai fini par faire partie des intervenants de ce stage ! Bref Bobby a transformé ma vie et je n’ai clairement aucune objectivité à son sujet.

Vous êtes-vous déjà posé devant (ou à) un concert de Bobby ? Si oui vous partagez peut-être mon impression qu’on n’écoute pas un de ses concerts comme on écoute habituellement de la musique. Ce que personnellement j’aime le plus dans la musique, que j’aurais bien essayé de décrire mais je sens que ça va me prendre la tête, je ne le trouve généralement pas chez Bobby. Ce n’est pas lui que j’écoute quand je veux transcender mon âme (même si cela peut m’arriver aussi avec lui). Mais je peux l’écouter quand je veux danser, quand je veux quelque chose de lumineux, facétieux, direct… Et surtout je regarde (ou vais à) ses concerts quand je veux vivre cette expérience unique, quelque part entre le spectacle, la performance, le concert participatif, la comédie, le laboratoire, la messe et le voyage initiatique. Si possible sans attente, car j’ai observé que Bobby est très rarement là où on l’attend.

Ça m’est arrivé une fois, qu’il réponde à toutes mes attentes, à l’époque où j’en avais encore à son égard, en 2011 à la cité internationale à Lyon. C’était la deuxième fois que je le voyais sur scène (je l’ai vu cinq fois en tout sans compter ses concerts à Omega), et c’était exactement le concert de mes rêves (celui dont vous ne saviez pas tout à fait à quel point vous en rêviez). Il était seul sur scène. Il a chanté tous mes morceaux préférés sans exception, il a improvisé en solo, avec le public, il est descendu dans le public, a invité le public sur scène. Pour les connaisseurs c’était un peu comme le live à Montréal de 2005, moins spectaculaire mais plus intime et chaleureux. Et pour dire à quel point il devait être de bonne humeur, il a accepté de chanter un refrain de “Don’t worry be happy” (ce qu’il n’aime normalement pas faire) après qu’en guise de rappel il nous ait dit “Est-ce que vous avez des questions ?”… Ce soir-là j’ai même fait mon premier duo avec lui sur le rebord de la scène.

J’ai eu beaucoup de chance et je ne suis pas près d’oublier ce concert, mais tout le monde ne peut pas en dire autant. Ô combien de fois ai-je entendu des gens déçus par un concert de Bobby ! Presque à chaque fois il me semble que les gens espéraient le genre de concert que je viens de décrire, et que Bobby a fait complètement autre chose. En duo avec Chick Corea à ne presque pas interagir avec le public, ou avec un groupe de reprise de spiritual sans impro a cappella, par exemple. Personnellement je l’ai aimé à chaque fois, mais parce que je savais ce que j’allais voir, et tout le monde ne suit évidemment pas comme moi la moindre de ses actualités.
Plus récemment, j’ai entendu beaucoup de gens déçus ou attristés de voir Bobby diminué physiquement. Il ne court plus sur scène comme il y quinze ans, vocalement il est moins virtuose et souvent moins précis. A mon avis cela s’explique d’une part par ses 71 ans (il est né le 11 mars 1950), d’autre part par des problèmes de santé sur lesquels il a choisi de ne pas communiquer publiquement. Je regrette souvent qu’il ne l’ait pas fait, car j’imagine qu’à défaut d’empêcher la tristesse, cela aurait pu rendre les gens plus compréhensifs et bienveillants à son égard.

Moi aussi je suis parfois triste, tant je l’aime, de le voir si fatigué. Mais jamais je ne regrette son énergie d’antan, dont je peux me remplir n’importe quand en regardant les heures de live qu’on trouve dans ses DVD et sur YouTube. Et j’ignore à quoi c’est dû, mais le Bobby d’aujourd’hui a aussi une qualité de présence bien particulière qui m’a plusieurs fois emmené dans des espaces complètement inconnus et incroyables. Je me souviens de plusieurs moments à Omega en 2019, dans la lenteur, la douceur, avec son regard qui a l’air de venir d’un autre monde, il nous a conduit dans des circlesongs qui ont complètement fait bugger mon cerveau et transporté mon âme.

<paragraphe de transition que j’aurais aimé écrire, qui allège et dynamise progressivement le ton, car mon dieu comme j’ai honte de la structure et du rythme de cet article>

En me replongeant dans ces vidéos, entre autres choses je suis une énième fois frappé par sa virtuosité. En termes d’agilité mélodique, je me dis qu’il a quand même été tellement loin, et si loin de là où s’arrête à peu près tout le monde que je doute que grand monde mesure la difficulté de certaines de ses phrases. Ne serait-ce que chanter à peu près les mêmes notes, au même tempo et à peu près en place, c’est un cauchemar, lui il ajoute à ça une précision et une justesse remarquable, du groove, mais aussi un timbre soigné et unique, des nuances et de la vie. Et là je ne pense même pas aux choses qu’il a écrites et répétées, mais à certains passages complètement improvisés. Franchement les chanteurs et chanteuses, si vous ne l’avez pas vraiment fait je vous suggère d’y prêter attention à l’occasion. Ecoutez-le et imaginez-vous chanter ce qu’il chante en temps réel, juste ça. Juste en faisant ça j’ai l’impression de littéralement suivre une master class et progresser en conséquence.

<un ou deux autres paragraphes pour équilibrer les parties, qu’on ait l’impression d’avoir bien mangé, et pour ne pas que la conclusion soit aussi abrupte>

Et puis je suis rempli de gratitude, évidemment, en particulier pour ce qu’il a apporté au monde avec les circlesongs. Il y a ceux comme moi dont Bobby a changé la vie, mais il y a aussi tous les gens qui trouvent du bonheur dans les circlesongs, à quel niveau que ce soit. Tous ces moments de joie, de beauté, de communion, qu’on a vécu en improvisant en cercle, et toutes ces petites communautés dispersées en occident, c’est grâce à Bobby les amis.

J’ai recommencé une playlist “Bobby McFerrin Live” sur YouTube, si ça vous dit. Vous y trouverez des vidéos que vous avez sûrement déjà vues et que vous pourrez passer si vous n’avez pas envie de les revoir, mais aussi j’espère plein de perles que vous ne connaissez pas encore.

Et si vous avez l’élan, partagez en commentaire un passage de votre propre histoire avec Bobby !

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5 réponses

  1. Patricia dit :

    Ma rencontre avec Bobby : 1989 – J’ai 9 ans, la télévision est allumée, comme souvent…entre nouvelles de début et fin de guerres, génocides, chute du mur de Berlin , cris et disputes environnent, un clip me captive complètement. Je sais que les émotions que j’ai pu ressentir ce jour là étaient si nombreuses qu’il ne me reste qu’une étrange sensation indescriptible, type madeleine de Proust! Un bel homme noir en costume blanc, pieds nus, accompagné d’acteurs qui me sont familiers et que j’affectionne vient chanter au monde “Don’t Worry Be happy!”. Le tout avec d’incroyables chorégraphies pas du tout préparées. Cet hymne au Non Spleen m’a profondément marquée et réjouis. Et puis je trouve que c’est carrément la classe d’avoir fait un tube en passant ce message! Mieux que Born to be alive!
    2004 – Jazz in Marciac – Bobby ré-entre dans ma vie. Je découvre sur scène ce même bel homme, pieds nus avec un tee-shirt ou est écrit : Si ce n’est pas par amour alors c’est pourquoi?!” J’écoute son album Circlesongs en boucle (hihi!) et commence une cure Bobby écoutant et visionnant tout ce que je peux.
    2016 – Un autre bel homme pieds nus, mais cette fois blanc me replonge dans l’univers Bobby avec Improvie et ensuite la FFCI. Entre rencontres humaines et musicales, co-impro et circlesongs, Bobby Mc ferrin est devenu ma SpiritYouAll. Longue vie à lui et à ce mouvement! Joie et bonheur Merci Gaël

  2. Agathe C dit :

    Touchante lettre qui respire la passion et l’admiration ! Oui merci à lui et à toi en retour de nous avoir transmis le virus! 😜

    • Charline dit :

      Magique

      Mille mercis à Nicolas Mahnich, par qui j’ai pu commencer à dénouer un sacré noeud en 2019.

      Décortiquant la ficelle, j’ai découvert quelques uns de ses multiples brins: Gaël et ton système solaire.

      Et aperçu cette bob(by)ine, univers sans fin (pléonasme) dont je ne me lasserai jamais.

      Joies, rencontres et plaisirs infinis!

      Mille mercis.

  3. Bobby… <3
    Et une lettre d’amour qui n’aurait sans doute pas pu lui rendre un aussi bel hommage si elle avait été cousue, car une lettre d’amour dans les formes n’irait surement pas à quelqu’un qui est autant allé là où on ne l’attendait pas !

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